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  • Marc-Henri Sandoz

S’asseoir avec la peur


Nous voilà au coeur de la tempête avec cette pandémie !


Et pourtant, qui d’entre nous n’a pas été confronté, il y a encore deux semaines de cela, à toutes sortes de réactions qui ont l’air maintenant si irresponsables et hors de la réalité, à la lumière des hôpitaux bondés, des morts et du semi confinement ? Qui n’a pas dit, entendu dire par quelqu’un, ou tenté de se convaincre, que ce n’était qu’une grippe, que les accidents de la route faisaient plus de morts chaque année sans que cela n’inquiète personne, que cette épidémie allait passer toute seule, comme les précédentes, ou disparaître avec le retour des beaux jours, que de toute façon elle n’allait toucher que les vieux et les déjà très malades? Qui n’a pas dû participer à une réunion de travail avec un collègue ou même un chef toussant et éternuant, disant que ce n’était qu’un petit rhume, jusqu’à la veille de l’appel à rester chez nous ? Qui n’a pas grimacé ou ri devant un gag débile minimisant ou niant la pertinence des mises en garde qui commençaient à arriver de la part des autorités sanitaires et politiques? (Peut-être posté par les mêmes qui, d’un jour à l’autre, se sont mis à piller les commerces et à accumuler le papier de toilette, les boîtes de raviolis et l’eau de javel!)


Le rappel de notre fragilité est douloureux. Il a même quelque chose de scandaleux. Toute notre société est en grande partie bâtie pour tenter d'occulter cette fragilité autant que possible, et voilà que ce virus vient la ramener à l’avant plan de nos préoccupations. Cela fait peur.


Nous sommes tous faits de la même pâte, et si nous creusons un peu en dessous des apparences, nous trouvons en nous les mêmes tendances à tenter de nous protéger de ce rappel de notre fragilité, même si selon nos personnalités et nos histoires ces tendances vont s’exprimer différemment.


J’ai moi-même été confronté à ce rappel d’une manière radicale il y a deux ans, à cause de graves problèmes de santé, et j’ai dû apprendre à vivre quotidiennement avec la peur que cela suscite. Une partie importante de cet apprentissage a été de reconnaître mes tendances spontanées à traiter cette peur de mauvaises manières, et de comprendre pourquoi elles n’allaient pas m’aider, au contraire.


En voici les principales:

1. Nier l’évidence, faire comme si la menace n’existait pas, ne me concernait pas, ou ne pouvait pas m’atteindre.

2. M’en vouloir de ma peur, me culpabiliser, me critiquer de la ressentir, me dire que je devrais être autrement, plus courageux, plus serein.

3. Tenter de supprimer ma peur, de la réprimer, de l’étouffer, de l’oublier que ce soit par un usage toxique de la nourriture, de la méditation, des prières, de l’alcool, des médicaments, du travail, de Netflix.

4. Céder à ma peur et fusionner avec elle, et entrer alors en panique, me mettre à ses ordres comme devant une divinité qu’il faudrait tenter d’apaiser par une soumission totale.


Aucune de ces stratégies ne soutient la vie. Aucune ne nous aide à faire face à la crise que nous traversons, ni à toute autre crise. Aucune ne nous aide à nous connecter à nos ressources. Aucune ne nous fait grandir.


Elles ont toutes pour effet de nous faire nier et mettre à distance la réalité: la réalité de la situation et/ou la réalité de ce que nous sommes.


Le psychiatre Christophe André écrit (cité par Rosette Poletti dans le Matin de ce dimanche): «  Refuser le réel est presque toujours toxique et provoque une dose supplémentaire de souffrance qui est une double peine: la souffrance du réel qui nous heurte et la souffrance que nous nous infligeons en ne l’acceptant pas! »


Quand la maladie m’a mis au pied du mur, j’ai compris ma fragilité, j’ai senti que la mort pouvait m’attendre à tout moment, et j’ai été terrorisé. Tétanisé de peur. Je me suis mis alors à faire ce que je pratiquais et enseignais depuis des années: j’ai commencé à concentrer mon attention sur mon inspiration et mon expiration. Je me suis assis et j’ai médité.


Je n’en attendais pas beaucoup, juste un peu d’espace pour faire face, juste un peu de soulagement momentané, juste calmer un peu la panique qui m’envahissait.


Mais j’y ai trouvé bien au delà de tout ce que j’aurais pu imaginer. J’y ai trouvé un véritable espace de paix et de repos qui m’attendait et m'accueillait, et j’ai pu m’y asseoir avec ma peur. Comme cet espace dans l’oeil du cyclone ou tout est calme. Et de là, j’ai pu jour après jour regarder ma peur, l’écouter, rester avec elle. Ces moments ont produit des effets décisifs en moi, qui m’ont aidé à traverser la tempête et à grandir à travers elle.


Ces effets, je vais tenter de vous les décrire. En m’asseyant avec ma peur, dans cet espace de paix qui s’était construit en moi au fil des années de méditation, voilà ce que j’ai vu grandir en moi:

- de la lucidité, et cette lucidité m’a aidé à voir mes réactions automatiques face à la peur, ces mauvaises manières de traiter la peur que je vous décris plus haut, et ensuite à évaluer la situation telle qu’elle était vraiment, et à prendre les décisions qui s’imposaient et qui ont contribué à ma survie et à ma guérison,

- du courage, précisément pour prendre ces décisions et pour affronter dignement tous les moments difficiles qui se sont présentés nombreux,

- de l’énergie vitale, pour me soutenir jour après jour, et pour soutenir tous les mécanismes de récupération et de guérison que mon corps et mon esprit on dû mobiliser,

- de l’amour pour la vie, que je n’ai jamais senti si précieuse et que je n’ai jamais autant chérie, alors même que j’en voyais toute la fragilité,

- la conscience de ma connection avec ma tribu humaine, proches et lointains, en réalisant combien j’avais besoin des autres, mes proches, les soignants,

- l’appel à contribuer pour ce que je pouvais à cette même tribu, né de cette conscience de ma connection,

- de la joie, joie de vivre le moment présent, parfois simplement de respirer, de tenir ma bien-aimée dans mes bras, de savourer l’instant

- la capacité de me traiter avec respect et tendresse, de bien m’occuper de moi et de grandir dans mon amour propre et le sens de ma propre dignité,

- le sens du divin, du Grand Mystère, et de sa présence soutenante et accueillante jour après jour pour m’accompagner dans mon chemin, m’aider à faire face aux difficultés, me soutenir, me protéger, me faire grandir, me sourire.


Voici les cadeaux que ma peur m’a offerts, lorsque j’ai pris le temps de m’asseoir avec elle, de respirer avec elle, de l’écouter et de m’occuper d’elle.


Voici pourquoi j’ai si à coeur d’inviter chacun à découvrir cet espace de paix et de repos. Cela ne se fait pas en un jour, cet espace se construit à travers la pratique régulière et déterminée, et c’est le travail de toute une vie. Mais dès le premier moment où vous vous asseyez et fermez les yeux, vous pouvez y trouver déjà de l’aide et du soutien.


Même au milieu de la tempête.

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